Cathy & Francis, Cameroun

Le 09/09/2005

Petite histoire (vraie), d'août 2005.


L’interdiction lui avait été rappelée plus d’une fois, sans trop savoir pourquoi son patron avait demandé à Valentin, tenancier d’un bar à Ekounou, (quartier de Yaoundé) de ne jamais déplacer les bouteilles de boisson disposées sur l’étagère. "C’est juste des échantillons, et tu n’es vraiment pas obligé d’y toucher", avait-il martelé.
Le débit de boisson dont il s’agit et qui ne paye pas de mine, est bizarrement le plus fréquenté de la zone, les gens viennent de plusieurs kilomètres à la ronde, bravant l’inconfort et l’insalubrité pour s’y abreuver, iIs s’y agglutinent comme ils peuvent, ignorant les autres établissements qui fleurissent tout autour et qui sont pourtant plus présentables.

Dans ce quartier de la capitale, tout le monde s’interroge sur les raisons de cette popularité, mais même ceux qui en disent le plus grand mal, finissent par venir, il est des phénomènes comme cela à Yaoundé, que personne n’arrive à expliquer.
Samedi dernier Valentin, toujours aussi bousculé, reçoit deux clients qui consomment coup sur coup six bières mais
ils en redemandent, "bien glacées" of course, c’est la marque la plus consommée, et les bouteilles restent rarement 10 minutes dans le congélateur, les clients se résignent à prendre du "non glacé", qui lui aussi commence à se faire rare en attendant la prochaine livraison de l’entreprise brassicole.

Valentin, dans sa volonté de satisfaire les buveurs pressés, se résout alors à leur vendre les échantillons, sa main, par deux fois frôle quelque chose de mou et de froid, juste derrière les bouteilles, il frémit au contact de "la chose", ayant déjà une petite et vague idée de ce dont il s'agit, la chair de poule parcourt son corps et il sert ses clients en tremblant.
Les deux hommes se sont à peine éloignés, qu’il se juche sur un tabouret pour vérifier l’objet qui vient de l’affoler, il manque de s’écrouler à la renverse en constatant qu’il a, par deux fois, caressé un boa, qui, réveillé de sa torpeur paraît particulièrement de mauvaise humeur.
Les cris du jeune homme finissent par ameuter les consommateurs, les gens accourent, un courageux réussit à sortir le reptile de sa tanière à l’aide d’un bâton, la population émue par la découverte veut passer le serpent à l’autodafé mais c’est à ce moment que débarque le propriétaire du bar, il prend alors à partie son employé coupable à ses yeux d’avoir transgressé un interdit formel, il se rue sur la foule au moment où une dame s’amène avec un bidon de pétrole et commence à arroser le boa pour la mise à feu, le gaillard s’interpose et explique à l’assistance qu’il préfère emporter le serpent à la maison, où il sera tué avant d’être consommé, après tout, c’est dans son établissement que le gros reptile a été découvert.

Sans attendre de réponse, il engloutit le long boa dans un sac en toile de jute et disparaît au volant de son véhicule,
il reviendra trente minutes plus tard pour constater que le barman a disparu en laissant les clés de l’établissement sur la serrure, vérification faite, Valentin n’a rien emporté et il restait introuvable au moment où ces lignes étaient écrites.
Ce qui n’empêcha pas les clients – y compris les habitants du quartier au courant de l’affaire – de continuer d’affluer dans 
le débit de boisson en question, ça doit faire partie des miracles de la vie courante à Yaoundé.
.
.