L’interdiction
lui avait
été rappelée plus d’une
fois, sans trop
savoir pourquoi son patron avait demandé à
Valentin,
tenancier d’un bar à Ekounou, (quartier de
Yaoundé)
de ne jamais déplacer les bouteilles de boisson
disposées
sur l’étagère. "C’est juste
des
échantillons, et tu n’es vraiment pas
obligé
d’y toucher", avait-il martelé.
Le débit de boisson dont il s’agit et qui ne paye
pas de
mine, est bizarrement le plus fréquenté de la
zone, les
gens viennent de plusieurs kilomètres à la ronde,
bravant
l’inconfort et l’insalubrité pour
s’y
abreuver, iIs s’y agglutinent comme ils peuvent, ignorant les
autres établissements qui fleurissent tout autour et qui
sont
pourtant plus présentables. Dans
ce quartier de la capitale, tout
le monde s’interroge sur les raisons de cette
popularité,
mais même ceux qui en disent le plus grand mal, finissent par
venir, il est des phénomènes comme cela
à
Yaoundé, que personne n’arrive à
expliquer. Samedi
dernier Valentin, toujours
aussi bousculé, reçoit deux clients qui
consomment coup
sur coup six bières mais
ils en redemandent, "bien glacées" of course,
c’est la
marque la plus consommée, et les bouteilles restent rarement
10
minutes dans le congélateur, les clients se
résignent
à prendre du "non glacé", qui lui aussi commence
à
se faire rare en attendant la prochaine livraison de
l’entreprise
brassicole. Valentin,
dans sa volonté de
satisfaire les buveurs pressés, se résout alors
à
leur vendre les échantillons, sa main, par deux fois
frôle
quelque chose de mou et de froid, juste derrière les
bouteilles, il frémit au contact de "la chose", ayant
déjà une petite et vague idée de ce
dont il
s'agit, la chair de
poule parcourt son corps et il sert ses clients en tremblant. Les
deux hommes se sont à
peine éloignés, qu’il se juche sur un
tabouret pour
vérifier l’objet qui vient de l’affoler,
il manque
de s’écrouler à la renverse en
constatant
qu’il a, par deux fois, caressé un boa, qui,
réveillé de sa torpeur paraît
particulièrement de mauvaise humeur.
Les cris du jeune homme finissent par ameuter les consommateurs, les
gens accourent, un courageux réussit à sortir le
reptile
de sa tanière à l’aide d’un
bâton, la
population émue par la découverte veut passer le
serpent
à l’autodafé mais c’est
à ce moment
que débarque le propriétaire du bar, il prend
alors
à partie son employé coupable à ses
yeux
d’avoir transgressé un interdit formel, il se rue
sur la
foule au moment où une dame s’amène
avec un bidon
de pétrole et commence à arroser le boa pour la
mise
à feu, le gaillard s’interpose et explique
à
l’assistance qu’il préfère
emporter le
serpent à la maison, où il sera tué
avant
d’être consommé, après tout,
c’est dans
son établissement que le gros reptile a
été
découvert. Sans
attendre de réponse, il
engloutit le long boa dans un sac en toile de jute et
disparaît
au volant de son véhicule,
il reviendra trente minutes plus tard pour constater que le barman a
disparu en laissant les clés de
l’établissement sur
la serrure, vérification faite, Valentin n’a rien
emporté et il restait introuvable au moment où
ces
lignes étaient écrites.
Ce qui n’empêcha pas les clients – y
compris les
habitants du quartier au courant de l’affaire – de
continuer d’affluer dans le débit de
boisson en question,
ça doit faire partie
des miracles de la vie courante à Yaoundé.
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